Je suis parti marcher 2 500 km. Ai-je trouvé ce que je cherchais ?
Avant de partir vers Compostelle, j’avais publié ici un article intitulé « Pourquoi partir 2 500 km à pied vers Compostelle ? »

J’y expliquais ce que j’allais chercher sur le Chemin.
À 64 ans, après quarante-trois années de vie professionnelle, j’entrais dans la retraite avec quelques questions dans mon sac à dos.
Avais-je fait les bons choix ?
Avais-je été un bon père ?
Un professionnel juste ?
Étais-je encore utile ?
Et surtout : que voulais-je faire de cette nouvelle partie de ma vie ?
Je ne partais pas chercher Dieu.
Je ne partais pas non plus pour accomplir un exploit sportif.
Je voulais simplement marcher suffisamment longtemps pour faire silence autour de moi et voir ce qui resterait.
Je suis parti de Dinant le 1er mai.
Plus de trois mois et quelque 2 500 kilomètres plus tard, je suis revenu.
Alors, forcément, une question s’impose :
Ai-je trouvé ce que j’étais parti chercher ?
Oui.
Mais pas exactement comme je l’imaginais.
Je pensais chercher des réponses
Quand on annonce que l’on va marcher pendant plus de trois mois jusqu’à Compostelle, les gens imaginent volontiers une aventure initiatique.
On part avec des questions.
On souffre un peu.
On rencontre des gens extraordinaires.
On arrive à Saint-Jacques.
Et quelque part devant la cathédrale, tout devient clair.
Ce n’est pas ce qui m’est arrivé.
Je n’ai pas connu de révélation.
Je n’ai pas découvert un autre Francis au bord d’un chemin espagnol.
Et c’est peut-être justement ce que Compostelle m’a appris.
Je n’avais pas besoin de devenir quelqu’un d’autre. J’avais besoin de temps pour comprendre celui que j’étais devenu.
Et du temps, le Chemin m’en a donné.
Beaucoup.

Quand il ne reste plus qu’à marcher
Au départ, je pensais beaucoup.
À ma vie professionnelle qui venait de s’achever.
À mes enfants.
À ma compagne.
À mes réussites et à mes erreurs.
À ce que j’aurais pu faire autrement.
À ce que je voulais encore faire.
Puis les kilomètres se sont accumulés.
Les journées ont pris un rythme incroyablement simple.
Se lever.
Préparer le sac.
Marcher.
Manger.
Trouver où dormir.
Et recommencer le lendemain.
Sous le soleil, la pluie ou le vent.
Certains jours avec enthousiasme. D’autres avec beaucoup moins.
Progressivement, quelque chose s’est produit : le bruit s’est calmé.
Les questions n’ont pas disparu.
Mais elles ont cessé de se bousculer.
J’ai retrouvé l’essentiel
Avant de partir, j’écrivais que je voulais me recentrer sur l’essentiel :
ma compagne, mes enfants, ma famille, mes amis.
Trois mois plus tard, je pourrais écrire exactement la même phrase.
Avec une différence importante.
Aujourd’hui, je sais pourquoi.
Quand on retire pendant quelques mois les réunions, les agendas, les responsabilités professionnelles, les habitudes, les objets dont on croit avoir besoin et une bonne partie des sollicitations quotidiennes, il reste finalement assez peu de choses.
Et ce qui reste prend énormément de valeur.
Les personnes que l’on aime.
Une conversation.
Un repas partagé.
Un message reçu au bon moment.
Un inconnu qui vous aide.
Un paysage devant lequel on s’arrête.
Et parfois simplement le bonheur d’enlever ses chaussures après trente kilomètres — Compostelle enseigne aussi une forme très élémentaire de la philosophie.

Je cherchais aussi à savoir si j’étais encore utile
Cette question m’accompagnait particulièrement.
Pendant plus de quarante ans, une grande partie de mon identité a été liée au travail, aux responsabilités, aux décisions à prendre, aux personnes à accompagner.
Puis arrive la retraite.
Du jour au lendemain, cette utilité professionnelle disparaît.
Le Chemin ne m’a pas donné une nouvelle fonction.
Il m’a plutôt amené à comprendre quelque chose de beaucoup plus simple :
être utile ne signifie pas nécessairement être indispensable.
C’est une distinction qui me semble aujourd’hui essentielle.
Il existe bien d’autres manières de transmettre, d’aider, de partager et d’être présent.
Ce blog en fera peut-être partie.
Et le défi physique ?
Je voulais également savoir jusqu’où mon corps pouvait m’emmener.
Il m’a répondu.
Très loin.
Mais il m’a surtout appris que la longue distance n’est pas une affaire d’exploit.
J’ai connu la pluie, la chaleur, la fatigue, quelques douleurs, les longues lignes droites, les matins où l’on remet son sac avec moins d’enthousiasme que la veille.
Et pourtant, on repart.
Pas parce qu’on est particulièrement courageux.
Simplement parce que vingt-cinq ou trente kilomètres deviennent possibles lorsqu’on cesse de penser aux 2 500 qui restent.
On marche jusqu’au prochain village.
Puis jusqu’à l’arbre que l’on aperçoit au loin.
Puis encore quelques kilomètres.
C’est probablement l’une des grandes leçons que je rapporte du Chemin :
les très longues distances se parcourent exactement comme les petites : un pas après l’autre.
Cela paraît banal.
Après 2 500 kilomètres, ça l’est beaucoup moins.
Je suis parti seul. Je ne l’ai presque jamais été.
J’avais également écrit :
Je marcherai seul. Mais on est rarement seul sur le Chemin, sauf si on le décide.
Je ne savais pas encore à quel point cette phrase serait vraie.
J’ai marché seul, souvent.
Et j’ai aimé cette solitude.
Mais j’ai également rencontré des personnes que je n’aurais jamais croisées dans ma vie habituelle.
Des gens de pays différents, d’âges différents, avec des histoires parfois très éloignées de la mienne.
Sur un chemin, les codes sociaux s’effacent assez rapidement.
On ne demande pas longtemps ce que quelqu’un possède ou quelle fonction il exerce.
On demande plutôt :
« Tu viens d’où ? »
« Tu vas où ? »
« Ça va, les pieds ? »
Et parfois, quelques kilomètres plus tard, on parle de choses beaucoup plus importantes.
Certaines rencontres n’ont duré qu’une heure.
D’autres plusieurs jours.
Quelques-unes resteront probablement longtemps.
Alors, Compostelle m’a-t-il changé ?
Je me méfie un peu de cette expression.
Je suis parti à 64 ans avec mon caractère, mes qualités, mes défauts et mon histoire.
Je suis revenu avec les mêmes.
Je ne suis pas devenu sage en arrivant à Santiago — malgré ce que j’espérais avant mon départ.
Mais quelque chose a changé.
Je sais davantage ce qui compte pour moi.
Je sais aussi que j’ai besoin de moins de choses que je ne le pensais.
Que la solitude peut être précieuse.
Que le temps n’est pas forcément quelque chose qu’il faut remplir.
Que mon corps est capable de beaucoup si je le respecte.
Et surtout que marcher n’est pas seulement une manière de se déplacer.
Cela peut être une manière de remettre de l’ordre.
Dans son corps.
Dans sa tête.
Et parfois dans sa vie.
Les 2 500 kilomètres ne sont finalement qu’un début
Avant mon départ, je terminais mon article en expliquant que Compostelle devait aussi nourrir un projet plus large : partager les bienfaits de la marche et donner envie à d’autres de se remettre en mouvement.
Je le pensais avant de partir.
Je le pense encore davantage aujourd’hui.
Mais je veux aussi être très clair.
Vous n’avez absolument pas besoin de marcher jusqu’à Compostelle pour découvrir ce que la marche peut apporter.
C’est même probablement le principal message que je veux désormais défendre ici.
Je suis allé très loin pour le vérifier.
Mais cela peut commencer beaucoup plus près de chez vous.
Dix minutes.
Puis vingt.
Une promenade dans un bois.
Quelques kilomètres après le repas.
Un premier sentier.
Une journée de randonnée.
Peut-être un jour un week-end entier.
Et, pourquoi pas, beaucoup plus loin.
Au cours des prochains mois, je raconterai ici ce que ces 2 500 kilomètres m’ont réellement appris : le matériel qui m’a été utile et celui qui ne l’a pas été, les erreurs, le corps, la fatigue, la solitude, les rencontres, la nature, les longues distances, Compostelle et l’après-Compostelle.
Pas pour vous expliquer comment réaliser un exploit.
Mais pour essayer de répondre à une question beaucoup plus simple :
comment la marche peut-elle nous aider à vivre un peu mieux ?
C’était la question à l’origine de ce blog.
Après 2 500 kilomètres, j’ai quelques réponses supplémentaires.

